Genèse – 27 -Refi (5) – Après la grande averse

CHACUN SE SENTIT À LA FOIS - letc1La terre demeura détrempée de nombreux jours après cette pluie qui avait fait disparaître tous les « ailés ». Et cela malgré un soleil intense dans un ciel dépourvu du moindre nuage – on aurait pu croire que toute l’eau du ciel avait été précipitée vers le bas tant la terre tardait à s’en libérer –

Peut-être la chair dissoute des anges rendait-elle plus difficile le retour de cette eau à l’état de vapeur ?

Réfi  semblait avoir retrouvé calme, assurance et même une certaine gaieté au-delà de ce que Damouce et Tamel lui connaissait.
Autour d’eux les hommes, les femmes, les enfants  marchaient en tous sens le jour durant. Sans empressement, ils allaient le plus souvent dans une boue épaisse, onctueuse, presque appétissante, qui ralentissait leur pas et donnait à leur déambulation , faites de grandes courbes aux hésitations douces, une allure sereine et majestueuse.
Les nouveaux nés passaient, quant à eux, de bras en bras, au hasard des rencontres. Bercés par les oscillations des uns et des autres, ils allaient de rêves en rêves sans rien ajouter au murmure des corps en marche.

Dès que la nuit tombait, là où il se trouvait, chacun s’écroulait à même le sol. Personne ne songeait à se nourrir et pourtant tous avaient le teint clair d’un nouveau né et l’œil baigné de lumière.

Réfi seul semblait pressé de fouler ce sol où, il faut le croire, les créatures venues du ciel se décomposaient avec l’aide de tout le petit peuple qui fabrique la vie à partir de la mort. Son visage rayonnait de cette joie sauvage et pure qui n’appartient qu’à ceux qui sont en deçà ou au-delà de toute parole raisonnable.

Un matin, aux toutes premières clartés naissantes, un vol de colombes traversa si vivement l’espace que la clameur de leurs ailes, pareille à celle d’une foule en liesse, réveilla sur le champ tous les dormeurs.

La terre était à nouveau terre, l’eau n’y était plus mêlée.

Tout comme Damouce et Tamel, le petit peuple de ce monde avait à présent, perdu toute envie d’errance.
Chacun se sentait à la fois soulagé et triste sans trop savoir pourquoi. Ces quelques jours d’après le déluge leur avaient ouvert pour quelques temps une porte. Elle venait de se refermer.

Genèse – 26 – Refi (4) – pluies et orphelins

DAMOUCE ET TAMEL ENTENDIRENT - letc1Une semaine après l’arrivée des hommes aux ailes blanches, et dans la même minute toutes les femmes mettaient au monde un enfant, dépourvu de ces attributs gracieux, mais au regard du même vert émeraude que leur géniteur.

La joie était grande dans tout le pays car les enfants étaient beaux et vigoureux. Aussi ces naissances furent-elles l’occasion de nombreuses fêtes, banquets, concerts, où l’on but une boisson fermentée à base de céréales que préparèrent les « ailés » et que tous, y compris les hommes délaissés, apprécièrent au point, pour certains, d’en boire à en avoir les jambes et les pensées vacillantes.

Une semaines plus tard, une seconde vague de naissances se produisit dans les mêmes circonstances.

Cette fois-ci, la réaction fut tout autre. Les mères avaient bien des difficultés à assumer ces arrivées rapprochées de bouches à nourrir, de fesses à rafraîchir, de corps à bercer. Peu de femmes dormirent à suffisance les jours qui suivirent.

D’autant que les ailés de leur côté n’assumaient guère leur paternité et agissaient vis-à-vis de leurs rejetons comme ils l’auraient fait de petits animaux familiers.

Tamel et Damouce tentaient, du mieux que possible, d’aider les femmes débordées par l’excès de tâches du quotidien, apportant de l’eau à l’une, ramassant du bois pour l’autre, promenant une demi-douzaine d’enfants dans un petit chariot fabriqué pour l’occasion. Mais leurs efforts étaient dérisoires en regard des difficultés résultant de la naissance de tant d’enfants.

Quant aux hommes du pays, ceux qui s’étaient vus préférer les créatures venues du ciel, ils se gardaient bien d’intervenir en quoi que ce soit. Ce qui advenait à leur ex-compagne leur apparaissait comme un châtiment mérité.

Il y eut une troisième série de naissances. Et, dans la minute qui suivit, la pluie.

Une pluie drue, lourde et froide qui tombait dans une absence totale de vent. Les nuages, qui obscurcissaient entièrement le ciel, déversaient tout ce qu’ils contenaient d’eau sur la contrée au point que le ciel au-delà de ce déluge était d’un bleu sans nuances.

Pour tous, cette pluie sembla durer des jours et des nuits.

Une colombe traversa les airs. La nuée avait disparu.

Partout chacun sortait du lieu où il s’était mis à l’abri.

 

Ce fut un enfant qui aperçut la première paire d’ailes, à demi enfoncée dans la boue d’un chemin.

De tout ce qu’ils cherchèrent alors et trouvèrent, avec à chaque fois une double joie sauvage –  occasion de danses bondissantes et de chants hauts perchés –  les hommes eurent de quoi se faire des édredons pendant des lustres.

Damouce et Tamel entendirent une voix faible, mais aux accents mélodieux qu’ils connaissaient bien, sourdre simultanément du fond de leur gorge.

–         C’est fini ! Je peux à nouveau sortir au grand jour, je ne risque plus rien ! L’eau les a vaincus.

Passé l’instant de surprise, Tamel répondit :

–         C’est toi Refi ! Oh comme je suis content ! … Mais comment t’extraire de ta cachette ?

–         Comme ceux qui ont fait bombance et souhaitent pouvoir continuer sans tarder.

–         Explique-toi, je n’y comprends rien !

–         Allez prendre une plume, il y en a tant autour de nous ! Et touchez-vous la luette de son extrémité. Cela devrait suffire !

Quelques instant plus tard, Refi était de nouveau parmi eux.

Mais de ce qui l’avait à ce point submergé de terreur durant tout ce temps, de cela jamais il n’en dira un mot.

Genèse – 25 – Refi (3) – agnel

 

Il faisait encore nuit. Pourtant, cette nuit voyait Tamel et Damouce s’éveiller comme si le IL N Y A PAS D AUTRE - letcr1ftemps du sommeil avait été totalement consommé.

Réfi, grand dormeur, Réfi qui aimait à rester sur l’herbe sèche, le nez en l’air, des heures entières à demi dans le monde des rêves, longtemps après l’apparition du soleil, Réfi ne se trouvait plus à leurs côtés.

Ils eurent beau l’appeler en tous sens, aucune réponse ne leur revint.

D’ailleurs le silence autour d’eux était absolu. Aucun oiseau, aucun animal terrestre ne manifestait sa présence. La nature entière semblait suspendre sa respiration dans l’attente d’un événement d’importance.

Les deux enfants en firent de même contenant au mieux leur souffle.

Soudain, au-dessus de leurs têtes, une lueur apparut qui leur rappela les circonstances particulières de l’arrivée parmi eux de Réfi.

Une autre suivit.

Bientôt, le ciel tout entier se trouva illuminé de courbes gorgées de clarté dont l’extrémité coupait la ligne d’horizon, vers l’Est, en des milliers d’éclaboussures.

A la vue de ces prodiges, de toutes parts, des hommes et des femmes accoururent.

Bientôt une foule se tenait face à la direction d’où était venue la lumière.

Les feux venus du ciel cessèrent.

L’aube s’annonça.
De cette lueur qui enflait au loin, l’un après l’autre des êtres semblables à des hommes, mais portant sur leurs épaules de grandes ailes blanches, apparurent.

Sans qu’un seul mot soit échangé, chaque être s’approchant de la foule, prit par la main une de celles qui se trouvaient là, puis s’en alla en sa compagnie, comme pour une promenade.
Aucun des compagnons de ces femmes enlevées sans violence ne parvenait à réagir. Tous semblaient pétrifiés par l’audace des visiteurs et leur tranquille assurance.

Vivement, Tamel saisit la main de Damouce. Il la tint cachée dans les siennes jusqu’à ce que tous les êtres venus du ciel aient disparu.

C’est alors que, sans qu’ils l’aient vu s’approcher d’eux, Refi fut à nouveau là.

Il semblait terrorisé.

– Qu’as tu donc Nats ? (Damouce préférait ce nom d’une seule syllabe) Cela ne va pas ? Tu es tout pâle.

– Vous devez m’aider. Il ne faut pas qu’ils me voient. Il ne faut surtout pas !

– Mais que pouvons nous faire pour cela ?

– Me manger, Me manger en entier !

– Mais voyons Refi, je te trouve déjà assez aboli comme cela aujourd’hui !

– C’est très sérieux. Ne vous inquiétez pas pour moi. Ce ne sera que temporaire. Ne cherchez pas à comprendre, il n’y a pas d’autre solution. Mangez-moi, Mangez tout de moi !

Aussitôt, devant Tamel et Damouce, à la place de leur ami, un gigot d’agneau, rôti en sauce apparut qui les engagea, d’une voix étouffée et inquiété, à le dévorer au plus vite.

Il fallut une heure aux deux enfants pour faire disparaître ce diable de Refi.

Lorsqu’il ne resta plus la moindre parcelle de chair sur l’os, Tamel et Damouce entendirent simultanément la même voix, plus lointaine que jamais, prononcer distinctement « Merci ! »

Ce fut la dernière parole de leur étrange ami, avant longtemps.

Genèse – 24 – Refi (2)

IL FIT APPARAÎTRE AUX YEUX - letc1

Dans cette existence vouée à la monotonie qui semblait emporter Tamel et Damouce, L’irruption de Refi,  l’aboli, fut un bienfait absolu.

Eux qui croyaient connaître ce monde qu’ils parcouraient depuis une éternité, eurent bientôt le sentiment qu’ils avaient erré tout ce temps dans l’obscurité d’une nuit sans étoile. Éclairé par le geste, par les yeux de Refi, partout le désordre apparent de la création faisait place à une harmonie innommable mais réelle . À chaque instant, celui qui était né d’un astre tombé à terre, par son regard, la cadence de son pas, plus rarement ses mots, la moindre parcelle de la réalité s’éclairait, trouvait une place, un rôle, au sein du grand tout.

Ainsi, Nats – autre surnom de Refi – leur montra-t-il le long passé de la terre. Cette matière qu’ils foulaient à chaque instant et qui était selon lui, la mémoire de la vie, de toutes les vies passées. Qui leur donnaient pour l’éternité une valeur inestimable.

Longuement, sans que Damouce et Tamel ne saisissent pourquoi, il ne manquait pas une occasion de leur faire sentir, les aider à lire la continuité profonde entre la brûlure du soleil, l’air que leur gorge aspirait et celui les feuilles des arbres renouvelaient.

Un jour enfin Nats referma le cercle des transformations.

Accroupis dans un cercle de pierre, par le frottement répété d’une tige de bois sur l’écorce séchée d’un chêne, il fit apparaître aux yeux émerveillé des deux enfants, une parcelle d’incandescence toute semblable au soleil. Laquelle mise en contact avec de la mousse qui avait perdu toute couleur, donna une flamme semblable à la couronne de l’astre du jour.

Tamel sut de suite qu’un grand mystère lui avait été révélé … sans qu’il sache cependant lequel.

Genèse – 23 – Refi (1)

UNE FLAMME QUI AVAIT LAISSE - letc10

Pour Damouce et Tamel, suivit alors une période de grande sérénité.

Presque monotone, tant toute dissonance en était absente.
Les événements s’y déposaient de façon aussi continue et prévisible que le lever, l’apogée et l’engloutissement du soleil. Aussi les deux enfants avaient-ils perdu toute envie de compter. Que ce soit les jours, les années ou le nombre de nouvelles rencontres c’est à dire de leurs nouveaux « enfants ».

Cela dura jusqu’au matin lors duquel un point de l’horizon rencontra une lueur qui traversait le ciel du côté où le jour venait de paraître.

Sans échanger un mot, Damouce et Tamel se mirent aussitôt en route dans la direction de cette fugitive clarté.

Ce n’est qu’à la nuit tombée, sous une lune heureusement bien ronde dans un ciel empli d’étoiles prudentes, qu’ils rencontrèrent un homme comme jamais ils n’en avaient vus.

Son regard était vif et lumineux comme une émeraude. Au milieu du front, tout comme Tamel, il avait une curieuse cavité en forme de demi-sphère, grosse comme le poing d’un nouveau né, et surtout, sur le dessus de chacune de ses épaules, une terrible blessure semblait avoir été cautérisée très récemment par une flamme qui avait laissé, outre les chairs noircies, une poussière d’éclats du même vert que son regard.

« Que votre chemin rencontre l’abondance des paysages propres à nourrir l’âme ! » lança l’étranger en direction des deux enfants.

Et c’est ainsi que Tamel et Damouce firent la rencontre de celui qui allait tant leur apprendre sur ce monde : Refi, dont il apprirent plus tard le surnom d’ « Aboli ».