Enfance de Tamel – Petit creux

Tamel, malgré son jeune âge, sentait bien que quelque chose n’allait pas entre lui et les autres habitants du village.

Les enfants Hûles aussi bien que les adultes évitaient, tant qu’ils le pouvaient, de croiser ses pas. Lorsqu’on lui adressait la parole, Tamel percevait toujours un peu de crainte dans la voix de l’autre et, rarement celui-ci osait le contredire, biaisant le plus souvent, même les plus âgés, pour éviter tout conflit avec lui.

De temps à autres, le jeune garçon avait surpris des conversations dans lesquelles il apparaissait clairement aux yeux des autres comme une créature étrange un peu effrayante, presqu’un monstre.
Et Tamel ne voulait pas, à sept ans à peine, être un monstre. Il souhaitait plus que tout cette fragilité qui, chez ses camarades du même âge, suscitait la douceur et la tendresse de leurs parents et des autres adultes.

Un matin, l’enfant au sortir de son lit pénétra dans la chambre de sa mère. En le voyant, celle-ci poussa un cri effroyable qui dut s’entendre dans une partie du village.

« N’aie pas peur maman ! – lui-dit-il – J’ai enlevé de ma tête tout ce qu’il y avait de trop. Le trou au milieu de mon front ne tardera pas à se refermer.

Désormais, moi aussi je suis un tout petit enfant. »

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Enfance de Tamel – Préférence

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Tamel enfant, à l’age où l’espace est une ronde flamme, dans laquelle surgissent des êtres, choses ou actions imprévisibles…

…Tamel, toutes les fois qu’il effleurait une chevelure, se mettait à débiter, d’une voix beaucoup plus grave que la sienne, des paroles pour la plupart incompréhensibles, mais dont on avait fini par comprendre qu’elles désignaient invariablement, d’une manière plus ou moins cryptée, la personne la plus chère à celui dont le jeune enfant avait touché les cheveux.
Toutes les fois que le sens de la métaphore sortie de la bouche de l’enfant résistait à l’esprit de ceux qui l’avaient entendue, ce n’était que moindre mal.
Une interrogation était suscitée alors, qui restait sans réponse et finissait lentement par s’effacer , se dissoudre.
Mais parfois, il en allait tout autrement.

Ainsi, lorsque, ayant frôlé le crin abondant et indiscipliné, flamme blanche et encore fière sur la tête du patriarche des Dorkreller, Tamel lança sur la place du village :
« La plus jeune brebis de Notre Troupeau, celle dont le cœur est plus tendre que la lèvre du nouveau-né pour le sein de sa mère et dont le feuillage rivalise avec la chaude couronne du soleil. »
Tous les membres présents de cette richissime famille eurent la confirmation de l’amour intense et confiant qui liait l’ancêtre à son plus jeune petit fils, Brisbin le roux.
Deux jours plus tard, ce dernier mourrait … d’indigestion, au dire unanime de ses proches.
Ce talent de Tamel disparut fort heureusement, comme bien d’autres, le jour où il décida de creuser en lui pour extraire ce lieu qui le rendait « autre » au-delà du supportable.

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Absence

Ce jour là, personne ne vit Tamel.

Et nul ne songea à son absence. Tout se passait au village des Hûles, comme si le petit enfant, le jeune garçon, l’adolescent, l’homme d’âge mur, le vieillard ou le mourant qu’il avait été ou serait un jour, s’était retiré des mémoires, tel un rêve lorsque la conscience s’ébroue au sortir de la nuit .

Et de fait, Tamel avait rejoint ce jour là ce lieu, si intime et sincère qu’il atteint tout point de l’univers.

Rien d’étonnant à ce que sa présence uniformément répartie se retrouve alors insignifiante pour tous.

Hello petite étoile
je te regarde
et ne vois plus que toi
et ne vois plus rien de toi
et ne vois plus que moi

nous moi.

étoile--

Girondelle

À une cinquantaine de mètres de lui, un imposant bâtiment à deux étages. Devant lui, une vaste cour semée de marronniers cerclés de fer.

Un grand portail gardait l’entrée et striait le regard de Tamel, immobile depuis plusieurs minutes, sans savoir très bien ce qu’il faisait là et comment il était arrivé en ce lieu.
Soudain, le portail s’ouvrit, une hirondelle se posa sur l’épaule de Tamel en même temps qu’une foule de bambins jaillit du bâtiment.
Le flot bruyant ralentit peu à peu et devint silencieux à proximité de l’enfant, resté immobile pour ne pas effrayer « son » oiseau.
Aucun ne s’arrêtait mais tous regardaient avec étonnement l’animal dignement posé sur le vieux paletot de Tamel. Certains le désignaient du doigt à d’autres qui ne l’avaient pas encore aperçu.
Lorsque tous s’en furent allés, Tamel se tourna doucement vers l’hirondelle, toujours immobile sur son épaule. Il vit alors qu’elle avait au cou une vilaine blessure.

Tamel s’ébroua. Il se cassa en deux sur son lit, un instant interdit. Puis, après être resté ainsi quelques secondes, il acheva de se lever, mit les vêtements qui se trouvaient au pied de sa couche et, sans prendre la peine d’enfiler ses chaussures, ouvrit la lucarne qui donnait sur le toit et grimpa sur celui-ci.
La nuit était glacée, une bise tenace le saisit tout entier.
Quelques instants et toitures plus loin, il redescendait par une autre lucarne, grande ouverte sur un ciel de pleine Lune, dans une minuscule chambre où, grâce à l’astre qui distribuait généreusement sa clarté à l’intérieur de la pièce, il put voir la petite Damouce endormie.
Tamel releva la couverture de grosse laine sur le menton de la fillette, écouta quelques secondes sa respiration calme et légère, puis repartit comme il était venu, en refermant délicatement l’ouverture.

givre et grille-

Migrations – Tamel vagabond

Un village, au milieu d’une route immobile. Un village de toutes petites maisons serrées les unes contre les autres.

À l’intérieur de chacune, une dizaine de groupes, d’une personne, parfois deux, trois, le plus souvent quatre, jusqu’à cinq, chacune assises dans un espace minuscule, les jambes recroquevillées tout près du corps, le regard tendu dans la même direction.

Ce village là aussi, comme celui de Tamel, se déplaçait. Mais il ne semblait pas avoir une idée précise de l’endroit où il allait s’installer et son déplacement, bien plus rapide que celui d’un marcheur, avait pourtant une lenteur infinie – comparée à celle qu’avait celui des Hûles dans le ciel. Parfois il se trouvait tout aussi immobile que la route elle-même et sur les visages se percevait alors une vive tension.

Tamel regardait, assis sur une pierre, sans qu’aucune pensée ne se forme en lui, les petites demeures brillantes passer devant lui.

[Silence de mots … de gestes … de pensées
lorsque la goutte d’eau s’arrête de tomber
et que …]

Soudain, à l’autre bout de la route, il aperçut, se déplaçant en sens inverse, un autre village tout semblable au premier, composé de ces mêmes minuscules habitations.

Il songea alors avec un peu de tristesse aux instants mornes que devaient vivre les habitants de ces cités, cloîtrés derrières leurs petites fenêtres.

Puis il se ravisa. « Que savait-il de ceux-là ! N’était-ce pas leur façon à eux de chercher le bonheur, ou, à tout le moins, de remplir leur temps de vie ? »

Il se leva, remit son baluchon sur son épaule, traversa un champ, puis s’éloigna dans la direction opposée de la route.

Ce n’est que bien plus tard que Tamel se souvint, en même temps qu’il en prit conscience, des quatre lignes argentées, posées sur la route caillouteuse, ainsi que de la mélopée étrange et continue  et de la rumeur lourde et acide comme celle d’une foule en colère.

 

 

 

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Distance – Enfance de Tamel

A sept ans, le jeu préféré de Tamel était celui qu’il avait nommé «distance».

Il projetait en pensée, à la fenêtre de sa chambre, une image fidèle de lui-même, puis discrètement, glissait sa présence dans la cour de la maison.
Ainsi, il pouvait entendre sa famille, les domestiques, ou même des hôtes de passage, engagés dans des conversations qui n’auraient jamais eu lieu en sa présence.

– Vois comme il est calme, tout entier à son occupation
– Quel est son livre aujourd’hui ?
– Une anthologie en trois tomes du mouvement littéraire des cinq serfs
– Et hier ?
– L’encyclopédie générale des nuages, de leurs comportements et affinité sur terre ainsi que dans le reste de l’univers.
– Ne t’effraie-t-il pas un peu?
– Parle moins fort. Tu sais comme son oreille est fine. Il pourrait entendre

Plus loin, juste sous ses carreaux
– Je t’assure Paule qu’il ne touchait pas le sol, la feuille échappée de mes mains est passée sous ses pieds alors même qu’il se tenait debout devant moi.
– Incroyable! Je comprends maintenant pourquoi rien ne s’est produit lorsqu’il a marché sur cette plaque en fer où j’avais appliqué une tension de plus de 1000 volts.
– Es-tu certain qu’il ne s’est aperçu de rien ?
Sinon je ne donne pas cher de ta peau.
– Tu te trompes. Il est terriblement dangereux, mais il n’y a en lui aucune méchanceté. Il ignore même le sens de ce mot.

Encore un peu plus loin, Claire la jeune gamine de la cuisinière, parlait aux parents de Tamel :
– Pourquoi ne lui rendez-vous pas ses yeux ?
Si vous lui expliquez comment ne pas tout enflammer autour de lui, je suis certaine que plus rien ne se produira.

Tamel sans yeux---

Oui, Tamel aimait jouer à «distance».
Aujourd’hui, grâce à cet amusement innocent, il se connaissait pour les jours à venir une véritable alliée.

Naviguer

 

vent2Damouce et Tamel, tous deux aussi immobiles que la pensée d’un arbre au mi-temps de l’hiver, avaient les yeux fixés sur une petite embarcation ballottée par les eaux et le vent. Au milieu de l’esquif était campé sur des jambes robustes, un homme de grande taille dont tous les muscles étaient tendus sous l’effort.


– Dis Tamel, pourquoi le voilier a chaviré, pourtant l’homme était rudement costaud et il tenait très fort le morceau de bois où était accrochée la voile.

– C’est justement pour cela que le voilier s’est couché.

La petite fille écarquilla les yeux.

– Ah bon ?

– Tu peux forcer  un caillou à rester dans ta main, un bâton à frapper le caillou et même le feu à brûler le bâton, mais tu essaieras en vain de forcer le vent par la contrainte.

Pour négocier la direction du bateau avec la voile, le vrai marin ne le contraint  jamais directement. A distance, il utilise une matière souple pour ajuster son désir à celui du vent.

– Ça y est !
Je crois que j’ai compris… à quoi servent les bisous.

 

Épuisement – [Enfance de Tamel]

lunulle

 

La Lune en était à reconquérir sa forme et les étoiles riaient aux éclats, dans un ciel où, pour quelque temps, elles triomphaient.

En une nuit, fort noire, bien loin des halos des villes, ce coin de montagne ne recevait aucune autre lueur que la mince et courbe lame blanche qui succède à la Lune noire.

Tamel se promenait en ces instants obscurs, plus souvent encore qu’à son habitude, se heurtant aux tilleuls, s’égarant dans les buis, se déchirant aux genévriers et laissant son corps trembler de terreur lorsque, de temps à autres, à deux pas de lui, un frémissement indéchiffrable – peut-être un crapaud, un hérisson, une couleuvre, un cliquetis de marcassin, un grognement de sanglier ou le brame d’un cerf – traversait le silence.
Quand il se jetait enfin sur sa couche, après de multiples déséquilibres du corps et de l’âme, il parvenait, ces jours-là mieux que jamais, à fausser compagnie à tous ceux qui  d’ordinaire, au-dedans de lui, tiraillaient son être en tous sens.

Alors, parfois, il rejoignait son barbare de père et parcourait en croupe, derrière lui, des espaces parfumés et joyeux où l’horizon y était la ligne de leur course et ou plus rien n’y distinguait le ciel et la terre du petit peuple des Nombreux.

Cheval barbare tamel2