Enfance de Tamel – Petit creux

Tamel, malgré son jeune âge, sentait bien que quelque chose n’allait pas entre lui et les autres habitants du village.

Les enfants Hûles aussi bien que les adultes évitaient, tant qu’ils le pouvaient, de croiser ses pas. Lorsqu’on lui adressait la parole, Tamel percevait toujours un peu de crainte dans la voix de l’autre et, rarement celui-ci osait le contredire, biaisant le plus souvent, même les plus âgés, pour éviter tout conflit avec lui.

De temps à autres, le jeune garçon avait surpris des conversations dans lesquelles il apparaissait clairement aux yeux des autres comme une créature étrange un peu effrayante, presqu’un monstre.
Et Tamel ne voulait pas, à sept ans à peine, être un monstre. Il souhaitait plus que tout cette fragilité qui, chez ses camarades du même âge, suscitait la douceur et la tendresse de leurs parents et des autres adultes.

Un matin, l’enfant au sortir de son lit pénétra dans la chambre de sa mère. En le voyant, celle-ci poussa un cri effroyable qui dut s’entendre dans une partie du village.

« N’aie pas peur maman ! – lui-dit-il – J’ai enlevé de ma tête tout ce qu’il y avait de trop. Le trou au milieu de mon front ne tardera pas à se refermer.

Désormais, moi aussi je suis un tout petit enfant. »

Petit peureux-01e

Tamel – L’eau d’Uddiivin -10- Impasse

 

inscription111

Peu à peu, le travail d’Uddiivin, qui lui était depuis longtemps devenu passionnant loisir, toucha à sa fin.

Est-il utile de préciser que les cercles de rencontre qu’il tenait chez lui, ne survécurent pas à cette transformation. L’écrivain public n’avait à présent, plus grand-chose en commun avec les éternels mécontents, grincheux, râleurs et leur permanente critique de tout et de tous, et dont il était autrefois l’élément le plus actif.

Un jour, il ne lui resta plus que deux inscriptions à restituer. L’une se trouvait au fronton de la maison d’Archos et l’autre de sa propre demeure.
Toutes deux avaient été si abimées par le temps qu’il n’en subsistait plus que des traces infimes. Aucune lettre n’y était reconnaissable et la graphie elle-même semblait différence de celle des autres maisons du village.

Des semaines durant, Uddiivin – qui était au fond de lui plutôt satisfait de se trouver face à un défi prolongeant son activité – Uddiivin relu, mais cette fois-ci d’une manière plus linéaire et systématique, chacun des ouvrages de l’immense bibliothèque de son père, à la recherche du moindre indice qui pourrait le guider.

Les jours passèrent et le défi devint peu à peu une béance, un trou noir où se perdait sa pensée à chaque fois qu’il se penchait sur une des feuilles sur lesquelles il avait reproduit, à l’identique, les vestiges des inscriptions des deux maisons, celle d’Archos et la sienne.
Il lui répugnait de solliciter la moindre aide du vieux sage, avec lequel il s’était trouvé si souvent en désaccord. Sa fierté le lui interdisait. Pourtant après avoir épuisé toutes les pistes de recherche qui s’étaient présentées successivement, à son esprit, sentant son humeur se dégrader de jour en jour, et craignant de retomber dans des travers dont il était à présent tout-à-fait conscient, Uddiivin se résolut à questionner Archos.

– C’était un joli ensemble de courbes et de traits, mais, du temps de ma petite enfance, déjà fortement marqués par l’usure du temps.
– Vous ne m’aidez pas beaucoup !
– La plupart des traits droits étaient presque verticaux.
– C’est le plus souvent le cas !!
– Certaines courbes étaient fermées, d’autres semblaient l’avoir été.
Archos vit alors que le visage d’Uddiivin prenait peu à peu de la couleur, que sa mâchoire se contractait, ses mains se serraient. Il tenta de contenir, d’apaiser, la colère qu’il voyait prendre progressivement possession de l’écrivain public.
– Je suis vraiment désolé de ne pouvoir t’aider davantage, Uddiivin, mais je n’y connais rien à l’écriture. Ce que tu nommes inscription n’est à mes yeux qu’un dessin, un murmure incompréhensible autant que silencieux que je sais, de mon père, ou crois, être bénéfique pour chaque maison et ceux qui l’habitent.
– Faites un effort, je vous en prie, si vous souhaitez que cette protection demeure.
Archos resta quelques instants immobiles, sous le regard tendu de son vis-à-vis. Puis il reprit la parole.
– Je crois me souvenir qu’il y avait douze groupes de courbes.
Douze mots murmura Uddiivin pour lui-même.
– Mon père ne t’a jamais rien dit à propos de ces inscriptions ?
Sans même s’en rendre compte, pour la première fois de sa vie, il avait tutoyé Archos.
– Il me semble …
– Oui ! … le pressa Uddiivin
– Il me semble qu’un jour où il s’était fâché avec mon père, le tien lui lança … mais je ne peux te garantir que ce soit exactement ses paroles.
– Dis ! Dis-moi Archos ! Cela m’aidera, j’en suis certain !
– Ce devait être quelque chose comme : « Lorsque viendra le jour de rafraichir l’inscription de nos deux maisons, et cela ne saurait tarder, vu l’état dans lequel elles se trouvent toutes les deux, assurément, j’en changerai la nature, ne serait-ce que par un mot, ou même une seule lettre ! Sur la vie de mon fils Uddiivin, moi Uddi, j’en fais le serment.
– Et ton père, lui a-t-il répondu ?
– De cette réponse, je m’en souviens très bien, parce que cela fait un peu écho à ce triste climat qui a toujours été, et je pense n’avoir jamais rien fait pour cela, celui de nos rapport, à toi et moi.
– …
– À ta naissance, après que presque tous dans le village t’aient pris dans leurs bras et souhaité la bienvenue, lorsque ce fut mon tour, tu t’es mis à hurler comme si je t’avais mordu.
Un léger sourire apparut sur le visage d’Uddiivin.
Archos poursuivit :
– Mon père a dit « Et briser ainsi les liens d’amitié que nos deux maisons évoquent depuis l’écriture ? »
Uddiviin resta silencieux, l’étonnement avait effacé le sourire.
– Il me semble que par la suite la colère s’atténua, puisqu’il revint, après quelques mois, passer le temps d’un repas chez nous et y échanger quelques paroles. Parfois longtemps après le coucher du soleil.

Ce jour-là, Uddiivin reparti de chez Archos avec une phrase qui ne cessait de se répéter en boucle dans sa tête
« Et briser ainsi les liens d’amitiés que nos deux maisons évoquent depuis l’écriture. »

NCP haut2

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[Tamel – L’eau d’Uddiivin -1- conduite]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -2- disparition]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -3- conseil]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -4- relations]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -5- de l’eau]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -6- contagion]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -7- amarres]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -8- Le Mat, Stances]

Tamel – L’eau d’Uddiivin -9- Lecture

Tamel – L’eau d’Uddiivin -9- Lecture

 

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Depuis bientôt deux semaines Uddiivin s’était attelé à sa nouvelle mission.
Ce ne fut pas sans peine, les tout premiers jours.

Il avait accepté cette tâche de lecture – le plus souvent déchiffrage – et de rafraîchissement ou réécriture, des inscriptions ornant chaque maison du village, beaucoup moins par intérêt pour ce travail que pour diminuer encore, et de façon appréciable, les proximités imposées par son rôle précédent au sein de la communauté des Hûles.

Cette obligation, en public, parfois environné d’une foule nombreuse lorsque le mort était particulièrement aimé, de lire les petits textes, de plus en plus courts et peu inspirés qu’il avait en charge de rédiger pour la cérémonie funèbre, ce service en présence de gens en pleurs, manifestant bruyamment leurs états internes, lui répugnait davantage à chaque enterrement. Uddiivin détestait les morts aimés.

C’est pourquoi, ce labeur bien rémunéré, ne nécessitant aucune présence lors des relevés extérieurs et bénéficiant de celle, discrète – condition qu’il avait imposée – d’un enfant qui rendait possible la présence d’eau dans sa maison, cette activité tranquille pour laquelle aucun délais n’avait été requis, Uddiivin l’avait accueilli avec plaisir, bien qu’il ait feint une réticence dont Archos n’a aucunement été dupe.

Cependant, par principe, l’écrivain public répugnait au changement. Ainsi, tous les aspects agréables de cette nouvelle tâche étant devenus des éléments de son confort quotidien, les quelques contraintes restantes menaçaient de devenir insupportables. Ces tout premiers jours, l’humeur bougonne d’Uddiivin aurait pu laisser croire à cette évolution négative.
Ce n’est pas ce qui se produisit.

En effet, et aucune personne ayant connu la régression continue d’Uddiivin et des membres de son groupe n’aurait pu l’imaginer, celui-ci se mit progressivement à s’intéresser à ce défi. Car il s’agissait bien de cela lorsqu’il fallait, à partir de traces parfois infimes gravées sur le linteau  d’une maison, ressusciter une devise, un aphorisme ou un précepte de vie vieux de plusieurs siècles.
Il faut croire que la fierté voire l’orgueil – Uddiivin était le seul dans le village à pouvoir réaliser ce travail – l’enjeu, le défi sans cesse renouvelé, tout cela fit croître en l’écrivant public un réel appétit pour ce labeur.

Archos, qui se faisait le plus discret possible, de manière à ne pas éveiller la méfiance ou ranimer la tendance naturelle au courroux d’Uddiivin, se réjouissait de cette lumière presque joyeuse qu’il voyait s’allumait de plus en plus souvent dans un regard où celle-ci avait disparu depuis si longtemps.

De temps à autre, tous les efforts et toute l’intelligence du lettré ne suffisait pas. La perte de matière dans la pierre ou l’usure étaient trop importantes, des mots entiers manquaient et le contexte ne permettait pas à Uddiviin de reconstituer la phrase initialement gravée. Celui-ci  laissait alors temporairement ce déchiffrage et passait à la maison suivante.

Vint le jour où toutes les inscriptions qui pouvaient être renouvelées le furent – et Uddiivin retrouva à faire cette seconde partie de son travail un plaisir ancien qui l’étonna lui-même – Alors, l’écrivain public se transforma en chercheur. Enfermé dans sa demeure toute la journée, à partir des quelques traces qu’il avait recopié, pour chaque cas sur lesquels il avait échoué dans sa première tentative de déchiffrement, il compulsa l’ensemble des ouvrages qui tapissaient les murs de sa maison à la recherche d’une similitude qui pourrait le mettre sur la bonne voie.

Avant d’entamer ce travail, il dut demander l’aide du Mat pour dépoussiérer l’ensemble des volumes dont aucun n’avait était pris en main depuis que le père d’Uddiivin, le très regretté maître Niviiddu avait perdu la vue, quelques temps avant de quitter les siens pour l’Ailleurs.

Durant Les premières semaines, les recherches n’avancèrent guère, Uddiivin parcourait des textes qu’il ne connaissait que d’oreille et d’autres dont il ignorait tout, et en particulier le sens. Cette découverte détourna un temps celui qui se croyait et se disait lettré, de la mission que lui avait confiée Archos. Il voyageait de l’aube à tard dans la nuit d’un volume à un autre, au gré des références d’auteurs, des citations, ou du hasard d’une page ouverte mal à propos et qui se révélait passionnante, ouvrant sur des savoirs, des raffinements de la pensée ou de la matière qui pouvaient à eux seuls aspirer des journées entières de lecture d’Uddiivin.

De temps à autre, Celui-ci, au détour d’un passage, se souvenait tout à coup d’une des traces à compléter, en retrouvant, émerveillé, dans un des volumes, une phrase qui s’y adaptait parfaitement et qui devenait alors La phrase à recopier.
Bien plus tard, certains habitants du village remarquèrent que les inscriptions sur les maisons n’avaient pas toutes la même élégance. Celui qui aurait suivi le travail de l’écrivain public aurait également compris pourquoi. Il y avait un avant et un après la découverte de la lecture pour Uddiivin et l’évolution de son écriture en était un des fruits.

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[Tamel – L’eau d’Uddiivin -1- conduite]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -2- disparition]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -3- conseil]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -4- relations]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -5- de l’eau]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -6- contagion]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -7- amarres]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -8- Le Mat, Stances]

Tamel – L’eau d’Uddiivin -8- Le Mat, Stances

cimetière foret

(…passage TameLLemaT …)

De retour au village, Archos et celui que tous prirent pour Tamel, se dirigèrent de suite vers la demeure d’Uddivin.

L’ancien bascula plusieurs fois le heurtoir et quelques instants plus tard, l’écrivain public leur ouvrit la porte.
Il ne semblait pas très disposé à les faire entrer.
– Je te salue Uddiivin dit Archos. Pouvons-nous parler un moment avec toi ?
Uddiivin émis une grimace en tentant de sourire, puis leur fit signe d’avancer.
Il les conduisit jusqu’à un fauteuil placé au coin du feu et, avec un empressement qui ne lui était pas coutumier, vint placer à ses côtés deux des chaises de sa table de cuisine. Uddiivin s’affala alors dans le fauteuil, le vieillard et l’enfant s’assirent de part et d’autre de lui.
C’est alors que leur hôte sembla s’apercevoir de la présence du Mat.
– Que fait donc Tamel avec toi ?
– Il est concerné par ce dont je vais t’entretenir.
– Parle, je t’écoute !
– Voilà : Tu n’ignores pas que la plupart des inscriptions gravées sur chacune des maisons du village sont très anciennes et qu’un certain nombre d’entre elles sont en partie usée et parfois même presque effacées. Je ne dirai pas illisibles, car dans le village ce mot n’a pas vraiment de sens puisque toi seul est capable d’en traduire la signification en parole.
Nous pourrions attacher à cette disparition une importance relative, du fait qu’il ne s’agit pour la plupart des Hûles que de signes obscurs, à l’esthétique aimable certes, mais qui pourraient avantageusement être remplacés par d’autres motifs plus agréables à l’œil et plus parlant à l’esprit.
Ce serait en fait une grave erreur. Car ce que tous ignorent c’est que chaque phrase est attachée à la protection de la maison sur laquelle elle est gravée et que cette protection qui concerne notamment les périodes où le village voyage d’un lieu d’attache à un autre, n’est opérante que si elle reste lisible ne fusse que d’un seul d’entre nous. Nous devons donc absolument préserver ce patrimoine hérité du passé.
Archos laissa passer un temps et observa l’étonnement du maître des lieux, puis poursuivit
– Le conseil a donc décidé de te confier la restauration de ces inscriptions bénéfiques.
– Mais ! … J’ai beaucoup de travail … il y a … la correspondance avec les morts !
– Précisément ! Et c’est pour cette raison que Le M… euh pardon, que Tamel est ici avec moi.
– ???
– Tu connais la curiosité de cet enfant et les qualités particulières qui sont les siennes. Je te propose d’en faire ton apprenti. Enseigne-lui l’art et le sens des signes, ainsi il pourra s’occuper du courrier des familles à leurs disparus et tu seras ainsi entièrement disponible pour ce délicat travail de transcription des formules de protection sur nos demeures. Bien évidemment, tu seras largement rétribué pour cette restauration, à la hauteur des talents qui sont les tiens.
Uddiivin tentait de dissimuler son contentement.
Non seulement il allait être débarrassé pour un temps d’une tâche qu’il jugeait indigne de lui et dont l’utilité lui semblait de plus en plus vaine, mais il allait aussi s’enrichir … et surtout, l’écrivain public aurait pendant le jour un enfant en sa demeure. Ce qui signifiait que, grâce à cette présence, l’eau serait à nouveau présente dans ses cruches et dans ses vasques. Il ne serait plus obligé d’aller faire ses ablutions ou boire à la fontaine.

En moins d’une lune, Le Mat avait appris à lire et à écrire.

Passé ce temps des premiers enseignements (Uddiivin assurait qu’il avait encore beaucoup à apprendre auprès de lui, mais ne lui adressait plus guère la parole) l’enfant s’était attelé au courrier des morts.
Il faut croire qu’il y mettait plus de cœur et de soin qu’Uddiivin car les amarres du village cessèrent très rapidement d’osciller.
Au « champ des disparus » les Hûles prirent même goût, à se promener en récitant à haute voix les textes que Le Mat rédigeait pour ceux des leurs qui y reposaient.

Cimetière foret-11

 

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -1- conduite]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -2- disparition]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -3- conseil]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -4- relations]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -5- de l’eau]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -6- contagion]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -7- amarres]

Tamel – L’eau d’Uddiivin -7- amarres

Le trouble d’Archos augmentait de jour en jour du fait des transformations d’Uddivin et de ses « proches ».

La disparition de l’eau dans la maison de l’écrivain public avait affecté son caractère. Au fil des jours, l’humeur d’Uddiivin s’était considérablement détérioré et les réunions lors des quelles lui et ceux qui avaient rejoint son groupe, macéraient dans leurs rancœurs, avaient encore accéléré cette dégradation.


[Tamel – L’eau d’Uddiivin -1- conduite]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -2- disparition]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -3- conseil]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -4- relations]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -5- de l’eau]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -6- contagion]


Dans le même temps, la production écrite de son activité professionnelle avait évolué de façon tout aussi désastreuse.

Or, son rôle pour les Hûles était, de façon indirecte, tout à fait primordial.

Dans le village, le service d’Uddiivin consistait essentiellement, en dehors des actes de ventes, à rédiger la correspondance avec les défunts.

C’est lui qui, lors des enterrements, écrivait l’ode au disparu. Rappelant le passage de celui-ci dans le monde des vivants par la citation enluminée des points les plus marquants et, si possible, les plus lumineux de son séjour sur la terre.

C’est lui aussi qui, régulièrement, suivant une périodicité décroissante, réglée par la conscience et le sentiment de chacun, produisait ces petits billets qui entretenaient le lien d’affection, au-delà de la mort, entre les membres d’une famille et ceux des siens passés du côté du grand continent invisible. Billets que les Hûles brûlaient sur la tombe des disparus, dans un court moment de silence, où toute pensée se réduisait aux paroles écrite sur le papier qu’Uddiivin et que chacun avait appris par cœur lors de l’unique lecture qu’acceptait d’en faire l’écrivain publique.

Depuis quelques temps, les amarres du village dans la crique des montagnes où il s’était posé depuis une vingtaine de lunes, ses amarres semblaient perdre en consistance.
Or chacun savait, et Archos mieux que quiconque, que ces liens à la terre ferme étaient assurés, consolidés, maintenus, par l’amitié et la tendresse que le continent des disparus continuait d’avoir pour le village.

Assurément, la sécheresse croissante du style et des mots dont Uddiivin couvrait les billets des morts, était responsable du relâchement de ce qui reliait les vivants aux défunts et en conséquence le village à la terre ferme. Sa prose ne parvenait plus à simuler, se sentiment qui lui était de plus en plus lointain, à savoir l’affection.

Archos ne voyait qu’une issue possible, quelqu’un devait apprendre l’art du dessin de la lettre et de la composition des mots sur le papier. Cet art dont Archos lui-même ignorait tout, ce talent dont il serait assurément fort délicat de demander à Uddiivin la transmission.

A moins que.

Terres enchaînées-n&b-21

 

Tamel – L’eau d’Uddiivin -6- contagion

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -1- conduite]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -2- disparition]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -3- conseil]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -4- relations]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -5- de l’eau]


 

Une fois de plus les « Soliteignes » –  comme on nommait également les membres du groupe d’Uddiivin –  étaient réunis dans la maison de l’écrivain public. Une fois de plus la discussion animée voyait l’un après l’autre surenchérir à propos du dernier événement vécu comme un scandale inadmissible qui avait marqué l’actualité du village.

–          Depuis le temps qu’on leur dit que cette fontaine est dangereuse. Ses bassins sont bien trop profonds.

–          Quelles idées ont les jeunes de cette époque ! Y faire un concours d’apnée !

–          Un jour un gamin s’y noiera, et ce ne sera pas faute de les avoir prévenus !

–          On devrait même restreindre l’accès de toutes les fontaines aux enfants !

–          Pas seulement ! A force de laisser n’importe qui puiser de l’eau !

–          Vous avez demandé à boire ? Souffla une voix enfantine.

Depuis qu’Uddiivin avait découvert que seuls les tous jeunes enfants parvenaient,  à retenir l’eau dans un récipient, à la dissuader, on ne sait comment, de s’éparpiller dans l’air dès qu’elle entrait dans l’habitation d’un des membres de la petite secte, un des enfants du village, moyennant une petite rétribution, était toujours présent aux réunions, assurant le service des boissons.

–          Euh ! Pas vraiment, jeune Pachlot, mais puisque tu es là, remplis donc nos verres.

L’enfant s’exécuta avec une attention extrême. La récompense, le plus souvent en friandise, était alléchante mais ceux-là se fâchaient pour un rien et il fallait prendre bien garde à ne rien renverser ou heurter, à ne pas prononcer de parole déplacée en ce lieu et la liste en était longue.

Après avoir rempli deux gobelets, le pichet se trouva vide. Pachlot hésitait, il avait entendu la conversation.

–          Qu’attends-tu l’engourdi ? Va vite remplir ton seau à la fontaine. Tu crois que l’eau va venir toute seule couler dans ton pichet ?

Quelques heures plus tard, les sucreries promises dans les poches, Pachlot s’en retournait chez lui en courant, comme si un mauvais génie le poursuivait. Ses épaules étaient encore crispées. Il songeait au bain chaud qu’il allait prendre chez lui, bain indispensable pour éliminer l’horrible odeur. Ces gens ne se lavaient presque jamais et méritaient bien cet autre surnom de « Nauséeux ». L’enfant avait eu grand peine à supporter si longtemps les haleines infectes et la transpiration rancie.

Enfin, sa maison !

Une mauvaise surprise attendait cependant le gamin de l’autre côté de la porte.

–          Plus d’eau ! Sa mère paraissait bouleversée.

–          Comment ?

–          Il n’y a plus d’eau. Elle ne veut plus entrer dans la maison. Enfin, plus dans un baquet, un broc, une louche, pas même en une goutte. Je remplis un seau à la fontaine et aussitôt passé le seuil, il est vide, plus rien, pas même une trace d’humidité, toute l’eau a fui.

–          Comme chez les …

–          Tout comme ! Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?

–          Ne t’inquiète pas m’man, je vais t’en rapporter, moi, de l’eau !

Il prit deux petits baquets en bois, mis un bât sur ses épaules, y accrocha les récipients et ressortit.

Pachlot flottait dans son eau tiède à souhait et chantonnait entre deux plongeons de la tête

« Elle est l’eau, oh là olé

L’eau c’est elle, elle est l’eau

Mille en gouttes, elle écoute

Comment coule ton eau

Tu y crois elle y croît

Tu en doutes il t’en coûte. »

 

Sa mère lui frottait énergiquement le dos avec une brosse enduite de savon tout en suivant le fil de ses soucis.

A présent, chez eux aussi. Seul l’enfant …

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Tamel – L’eau d’Uddiivin -5- de l’eau

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -1- conduite]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -2- disparition]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -3- conseil]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -4- relations]


Les uddiivinii, comme on les nommait à présent, formaient une entité presque indépendante dans le village des Hûles.
Le plus souvent chacun d’entre eux vivait seul, dans une habitation impénétrable, en laquelle toute autre personne qu’un membre du groupe était indésirable et ne se serait pas risqué à seulement lever le heurtoir de la porte.
On ne les apercevait que lorsqu’ils se rendaient à une de leurs réunions ou quand ils allaient à la fontaine du village la plus proche de leur maison, boire un peu d’eau ou procéder à leurs ablutions, ce que, par une détestation croissante de la présence et du regard de l’autre, ils faisaient tous de plus en plus rarement.
Pour cette raison, les uddiivinii étaient aussi appelés les nauséeux du fait de l’odeur de transpiration rancie qui résultait de leur passage.

Archos avait espéré quelques temps que l’impossibilité de tenir chez eux l’eau en son état liquide les aurait obligés à sortir davantage et donc à côtoyer plus souvent l’autre, voire même à tolérer sa différence.
Il n’en fut rien, tout au contraire les nauséeux aussi inconscients de la réprobation générale qu’ils étaient fiers d’appartenir à une élite, s’isolaient chaque jour davantage.
Ils ne sortaient plus que la nuit afin d’éviter les rencontres et se persuadaient chaque jour davantage de la condition aristocratique qui était la leur.

Un jour pourtant tout faillit basculer dans le sens des aspirations d’Archos.
Le soleil inclinait depuis quelques instants sa courbe vers l’horizon. Les uddiivinii se trouvaient réunis une fois de plus chez l’écrivain public – à présent que l’eau se volatilisait dans toutes leurs maisons, ces réunions se déroulaient à nouveau dans la demeure du premier d’entre eux –
Comme toujours, la conversation roulait sur le seul sujet à propos duquel ces hommes, si différentes les uns des autres par leur condition, leur métier, leurs goûts, pouvaient échanger, à savoir les mille et uns désagréments que causaient à tous la présence des autres, la nécessité de les croiser, de les fréquenter.
Goegr, le visage marqué d’un profond dégoût, était en pleine évocation de cette odeur, si incommode, de la lavande qu’il rencontrait partout sur son passage (C’est ainsi, et Goegr l’ignorait tout à fait, que les villageois tentaient de faire disparaître les relents de l’odeur fétide que Goegr laissait sans cesse derrière lui.)

Subitement, la porte s’ouvrit. Un jeune enfant aux joues roses et aux yeux animés d’une lueur dansante pénétra vivement dans la pièce.
Uddiivin jeta vers lui un regard empli de colère. Il se leva.
– De quel droit viens-tu troubler notre assemblée, garnement !
Le gamin s’immobilisa, s’apercevant de sa méprise. C’est alors que des deux seaux qu’il tenait à bout de bras de l’eau se tomba et se répandit sur le carrelage qui recouvrait le sol.
Il y eut tout d’abord un tumulte qui prolongea l’emportement d’Uddiivin. Puis, comme un vent de tempête dont le rugissement aurait été soudain asséché par la rencontre d’une poche de chaleur, celle-ci se transforma en rumeur d’étonnement.
– D’où vient cette eau, jeune Tamel ? Interrogea Uddiivin d’un ton ferme mais considérablement adouci.
– De la fontaine des voyageurs, de l’autre côté de la ruelle ! Je suis vraiment désolé ! Je pensais entrer chez Gline qui m’avait mandé deux seaux d’eau fraîche pour préparer le repas de ses hôtes.
Au nom de l’aubergiste, l’écrivain public se renfrogna. Il n’aimait pas qu’on lui rappelle la proximité d’un commerce si bruyant à deux pas de chez lui, cause récurrente de disputes du temps où il échangeait encore des paroles avec son voisinage. Uddiivin parvint cependant à garder son calme, à ne pas se détourner de ce qui importait ici : de l’eau était entrée chez lui et il devait en comprendre la cause.

– Oui, tu nous as dérangé par ton étourderie ! Mais aujourd’hui, nous serons généreux. Sers-nous à tous un verre de ton eau claire et tu pourras repartir.
L’enfant étourdi qui avait osé pénétrer par inconséquence en ce lieu si hostile à l’imprévu, remplit un pichet avec l’eau d’un de ses seaux et dans des verres qui furent apportés devant chacun, servit à ras-bord le liquide devenu si précieux en ces lieux.
Tous burent vivement car le prodige avait asséché leur gorge. Tous sauf Uddiivin qui debout souhaitait conserver son prestige et toute sa hauteur face à Tamel.
– Je peux m’en aller ?
– Tu le peux ! Répondit l’écrivain public.
Tamel parti, un long silence emplit la pièce.
Même s’ils n’avaient pas compris, ils avaient bu.

A présent qu’il était seul Uddiivin repensait à la scène. Et tout particulièrement à ce qu’il avait dissimulé à tous.
Après le départ de Tamel, lorsqu’il avait voulu boire l’eau versée par l’enfant, son verre était vide.

Cruche et verres-eau

Tamel – L’eau d’Uddiivin -4- relations

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -1- conduite]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -2- disparition]

[Tamel – L’eau d’Uddiivin -3- conseil]


 

Archos était de plus en plus inquiet.

L’écrivain public avait suivi, ou tout du moins tenté de suivre son conseil comme il l’avait promis, à savoir « de son mieux ».
Ainsi, à défaut de se faire des amis, tâche qui était beaucoup trop au-dessus de ses forces, il s’était fait des relations.
Lui qui ne voyait d’autres habitants du village que pour des motifs professionnels, en rapport avec le talent dont il faisait commerce, à savoir l’écriture et l’habileté dans le maniement des mots, lui qui évitait le plus possible, le contact, et la vue même de « l’autre », lui qui ne s’aimait que seul, avait fait l’effort de se rapprocher de ceux qui lui étaient le moins étrangers.
Ainsi, chaque Jeudi après la sieste, il recevait chez lui un nombre, qui ne cessait de croître, d’Hûliens, avec lesquels il passait plusieurs heures à discuter.
Au début, il tenta d’orienter la conversation vers le seul sujet susceptible de l’intéresser : le livre encyclopédique, mais très vite il y renonça, ce goût était peu répandu dans le village. Alors, spontanément les causeries voyagèrent sans but précis d’un sujet de ressentiment à un autre.
Tantôt il était question de « cette peste de Damouce », de « l’incommodité de l’accès à l’eau dans le village » , « de la fréquence des incidents et événements anormaux dans l’environnement de Tamel » ou encore « de cette montagne qui masque trop longtemps le lever du soleil et écourte son rayonnement le soir ».
Uddiivin finit par s’habituer à ces présences, à cette animation régulière qui chaque semaine produisait en sa cuisine une rumeur audible dans une bonne partie du village. Il en vint même à oublier la raison pour laquelle il avait produit ces changements dans son quotidien.

Oui, Archos était inquiet.

L’eau n’était pas revenue chez Uddiivin, du moins pas sous une forme propre à sa consommation. Pire, tous les participants aux après-midi du jeudi avaient fini par réclamer et obtenir une conduite d’eau semblable à celle de leur hôte. Il semblait de plus que le tempérament de l’écrivain public déteignait peu à peu sur toutes ses « relations ».

Un jour, Tolisre, membre de ce qui se nommait à présent le cercle des Eygues, suggéra que les réunions se déroulent dans sa demeure, non seulement parce qu’elle était bien plus spacieuse et qu’il fallait accueillir un groupe en inflation permanente, mais aussi parce que chez Uddiivin, pour la raison que l’on sait, il n’était possible de boire aucun liquide contenant de l’eau.
Quelques semaines plus tard, le « robinet » de Tolisre, à son tour, ne produisait plus une seule goutte. Et comme chez Uddiivin, il était impossible de faire entrer dans sa maison la plus petite quantité « d’eau liquide ».
Bientôt il en fut de même chez tous ceux qui faisaient partie du cercle d’Uddiivin.

Où tout cela allait-il s’arrêter ?

Monstres en ronde-